Par mots et par bières

Atelier d'écriture et Fiba, voici ce que cela donnait lors de quelques éditions de notre festival :  thèmes proposés lors d'éditions antérieures, et... des extraits dont vous pouvez prolonger la dégustation dans l'ouvrage "Les mots & la bière "...

Ainsi l'atelier d'écriture du Fiba 2004 proposait " Bière et estaminet ", puis en 2005 " Bière et polar " et en 2006 : " Bière et musique ", tandis qu'en 2007 c'était : " Une histoire d'amour où l'univers de la bière est présent "...

Et puis voici quelques extraits, pour vous mettre un peu d'eau (ou de bière) à la bouche...

Je suis seule, attablée, les yeux perdus dans la mousse de ma bière. J'ai froid, je suis fatiguée.
J'ai demandé une bière, mais j'aurai bien pu commander une grenadine ou un panaché. Je n'attends rien, ou plutôt j'attends juste le début de la nuit et le courage qui ne vient pas pour rentrer chez moi. Je vis seule depuis 2 mois. J'ai gardé l'appartement que je partageais avec mon ami aujourd'hui parti, en me laissant une simple lettre.
Je ne l'aime plus, cet appartement : il est vidé de ses meubles et de sa vie. Je ne vais pas y rester, pensai-je. Je me redresse à l'idée d'avoir un nouveau chez moi, quelque chose qui m'appartiendrait.
« Il est à vous ? »
Je pense «  bien sûr il sera à moi. »
Mais à la deuxième interrogation, je m'aperçois qu'un visage se positionne dans mon champ de vision, un visage d'homme, les cheveux un peu ébouriffés, le sourire large, la voix interrogative.
« Alors, il est à vous ? »
« Euh, oui, oui. Excusez-moi, je ne faisais pas attention. Pourquoi vous me demandez cela ? »
Le verre, enfin, le mien était posé un peu plus loin sur l'intersection entre les 2 tables et mon voisin, opportunément intéressé s'en inquiétait.

« Qu'est-ce que vous buvez ? »
« euh, une bière »
« Oui, d'accord, mais laquelle ?
« et bien une blonde, quoi ?
Cet homme, qui me faisait oublier mes pensées, se mit à décrire la bière avec une infinie précision qui me dépassa tout à fait.
« non, je ne n'avais pas vu sa couleur, sa mousse était....

« Son amertume ? »
« Non, je ne sais pas ce que c'est ? »
...
Extrait de " Le 13 Juillet " de Geneviève Boutin

Mon corps émerge de la torpeur moelleuse du lit défait. L'air frais en effleure ses pans nus que n'emmaillotent pas les draps. Bras et jambes ne se referment que sur le vide. Ne persistent là que les parfums du lit, de son lit. Un écheveau d'humus tiède après l'orage maculé d'un fond d'amertume et de salé, le salé de la peau d'après la vieille danse. S'ébrouer encore, vaporiser au ciel du lit les embruns du corps conquis, adulé, ousculé et abandonné.
Elle a quitté le havre cotonné. Anna s'est évaporée, m'abandonnant à des rêves musculeux et orageux. Je me glisse de côté au bord du lit, slalome entre les vêtements éparpillés comme par une tornade tropicale. Quelques pas, je suis derrière l'oeil de boeuf, la lanterne magique qui ouvre l'espace de sa chambre, le pertuis par lequel plonge mon regard de la loggia dans l'étable.
Elle n'a plus d'étable que le nom. Entièrement carrelée, c'est l'antre de la sorcière brune, la fée aux dreadlocks. Il y a là des cuves de préparation, de fermentation, un filtre, un équipement d'embouteillage.
Anna est brasseur ... !

Extrait de "Anna " d'Olivier Canivez
 
Premier concert de la saison à l’auberge de la Peene. Oui, mais ce soir, c’est un peu spécial ! Je lève le torchon pour Robert Johnson Junior. Moi, Super-galopin , le seul slammeur à l’Ouest de la Peene, je vais ouvrir le show pour un vieux bluesman américain ! Et ce nom, Robert Johnson, l’ancêtre du blues. Peut-être que Robert Johnson Junior est de sa famille. Oh ! Joseph m’a rassuré ; il a trouvé son téléphone dans un vieux Guitare Magazine, un numéro de téléphone … en Belgique, à Namur. Pour le blues du delta, dobro, ruines-babines et branle-poumon, c’est râpé ! On va avoir droit à de la musique de baloche, toute brioche en avant.
Allez, tous les musiciens ont leur galère ! Pour moi, petit slammeur des Flandres, avec un peu de bol, je serai célèbre dans mon patelin. Mais là, il s’agit plus de mégoter, il est quinze heures, le concert a lieu à vingt heures trente, j’peux plus reculer. Pour le matos, en tout cas pour moi, c’est simple, ma mémoire et mon harmonica, mon ruines-babines, dans lequel je souffle quelques virgules musicales, quelques parenthèses entre deux slams. Vingt minutes, j’ai droit à vingt minutes, rappel compris. Rappel, je rêve !

Je passe l’après-midi dans les rues du village, à pas lents, essayant de trouver mon tempo, mon flow. Y’a la sauce qui monte, le nœud là au creux de l’estomac. Visiblement, Joseph, ça va pas très fort ! La sono et là mais pas de Robert Johnson Junior. Son bigophone ne répond plus. Pour un début de saison, ça pouvait pas commencer plus mal...
Extrait de " Le Blues de la Peene " par Olivier Canivez

...  La première fois que je l’ai vue, ma vie a basculé. Commun, non ? Une formulation qui n’échappe pas aux ritournelles des chansons et autres poncifs littéraires, je suis d’accord.
Elle était au bras d’un autre. Classique aussi. Je sais vous allez encore me taquiner sur ses jambes longues et fuselées ou je ne sais quelle partie de son anatomie délicieuse mais au risque de vous décevoir c’est son sourire que j’ai vu en premier. Elle était seule au milieu de cette foule bruyante qui envahissait à flots continus la petite salle des fêtes transformée le temps d’un week-end en temple de la bière. C’était le premier jour du Fiba, le premier jour de ma vie.
Ses cheveux comme ses yeux avaient la couleur chaude des bières corsées de nos pays. Elle irradiait, inconsciente du séisme qu’elle provoquait en moi, qui ne parvenait plus à remplir les galopins des goûteurs qui me tendaient leurs tickets. C’était elle et je le savais. Je l’attendais depuis toujours. Je ne savais rien de sa vie et encore moins son nom. Je voulais tout apprendre d’elle. Je la voulais. C’était simple et terrifiant.
Elle ne s’approcha pas, ne me remarqua même pas, tout à son plaisir de déguster à petites gorgées les petits verres dorés.
Alors, j’ai abandonné la pompe à bière et le stand, prétextant n’importe quoi, sans même me rendre compte de l’étonnement vaguement inquiet de Fred auquel j’avais proposé mon aide quelques heures auparavant....

Extrait de "Demain dès l'aube" par auteur anonyme

C’est vrai, je vous l’accorde, tel que vous le voyez aujourd’hui, maculé de tâches grasses, recouvert de pots de peinture dégoulinants et relégué au fond du garage, il n’a pas fière allure. Mais il n’en fut pas toujours ainsi. Il a presque mon âge et pour être exact, il est mon cadet de deux ans. Mon grand-père le fabriqua pour mon deuxième anniversaire. C’était un escabeau, conçu sur mesure, pour me permettre, juché sur la troisième plus haute marche, de voir ce qui se passait de l’autre côté du comptoir de l’établissement de ma grand-mère.
De ce jour, je ne garde aucun souvenir mais le récit m’en fut fait si souvent dans les années qui suivirent, que cet événement est gravé pour toujours en ma mémoire. Ce jour-là, je fus officiellement présenté aux piliers de la communauté de l’estaminet et … immédiatement adopté...

Extrait de " La communauté de l'estaminet " de C. Duhot-Beun

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